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DOLORÈS… Le regard de Christine Delory-Momberger

            Tout est affleurement, douceur et délicatesse dans le film que Thomas Goupille a consacré à Dolores Marat… Mais comment s’approcher différemment et rendre compte de cette photographe du sensible, de l’impalpable, du ténu, de toutes ces petites choses qui composent notre géographie intime et qui nous ouvrent à la beauté du monde. Les images de Dolores Marat nous touchent, nous émeuvent et parfois nous transportent bien loin dans une intériorité que l’on ne soupçonnait pas et qui nous révèlent des plis secrets de nous-mêmes. Elles sont plus que ce qu’elles représentent, elles se glissent dans notre intime, provoquent des remuements, réveillent des dormances et nous rendent meilleurs.   

 

            Thomas Goupille sait tout cela et il a voulu nous le faire partager en réalisant ce film. On sent qu’il a pris son temps, rien n’y est précipité. La caméra se pose, attentive, dans la maison d’Avignon de Dolores Marat où elle enregistre les petits gestes de sa vie, elle la suit dans les rues de la ville où on voit la photographe aller avec son appareil photo, elle l’accompagne à son restaurant préféré, elle est présente à la Villa Pérochon de Niort pendant le montage et le vernissage de son exposition ainsi qu’au Mont Ventoux. Les séquences filmées s’enchaînent dans un grand calme, les images respirent et nous invitent à rejoindre l’univers de la photographe.

Photogramme DOLORES 04
Photogramme DOLORES 12

 Dolores Marat se tient devant la caméra, toute empreinte de la force de ses fragilités, de ses hésitations, tâtonnements, interrogations, peurs mais on la sent aussi rompue à l’endurance, aux traversées difficiles, au malheur, elle dit : « la vie a été une grande douleur ». Quelques lettres d’un abécédaire, choisies dans le désordre par Dolores Marat forme la trame du film de Thomas Goupille : A comme argentique, F comme flou, E comme enfance, C comme culture, B comme bleu, J comme joie. Et la photographe s’appuie sur elles pour évoquer par petites touches son parcours personnel et son travail artistique. Au gré des lettres et des mots, elle nous donne à mieux comprendre ce que sont sa vie et les ressorts de son énergie. Elle nous parle de son éveil à la photographie, de son goût pour la couleur et les films inversibles, de sa joie devant des diapositives qui ont le rendu de ce qu’elle a vu et voulait saisir, de la découverte des tirages Fresson sans lesquels elle ne saurait penser ses images, de sa solitude, des rapports craintifs qu’elle a pu avoir avec les personnalités du milieu de la photographie. Longtemps mutique, Dolores Marat s’est construite toute seule, elle a su ce qu’elle voulait, même s’il lui a fallu longtemps attendre pour le faire et qu’elle a eu des périodes où elle n’a plus photographié. Son chat Zoom passe et repasse pendant les séquences de la maison, la photographe le dit sauvage et volontaire, n’est-il pas son double ?

 

            Le film de Thomas Goupille est plein de grâce et il faut rendre hommage à ce réalisateur qui a su trouver la forme pour sertir la personnalité et le travail de cette photographe qui, après tant d’années de pratique artistique et de reconnaissance professionnelle s’est très sérieusement et humblement posé la question de savoir si elle « aura encore l’œil » quand elle sera vieille. La réponse vient avec le bruit que l’on entend en clap de fin du clic d’un obturateur. Ce film est au fond une histoire d’œil, celui de Dolores Marat qui garde toute son acuité à travers le temps qui passe et celui de Thomas Goupille qui a su la filmer avec respect, tendresse et infinie humanité.

 

                                               Christine Delory-Momberger
Mai 2021

 

Photogramme DOLORES 11