Daniel Quesney et l’Observatoire photographique du paysage
Depuis plus de trente ans, l’Observatoire Photographique du Paysage documente l’évolution du territoire français à travers le regard de photographes engagés. Daniel Quesney a participé à la mise en œuvre de ce projet dont il fut l’un des directeurs artistiques. Il revient dans cet entretien sur la genèse de cette aventure collective, née au croisement de la photographie, de l’architecture et de l’action publique, évoquant par ailleurs la manière dont cette mission a accompagné la transformation des pratiques photographiques, la reconnaissance du paysage ordinaire, et la mémoire visuelle qu’elle constitue aujourd’hui.
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Zoé Isle de Beauchaine : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Daniel Quesney : J’ai fait des photos très jeune. J’ai ensuite découvert le tirage à la Maison des Jeunes et de la Culture de ma ville. Au début des années 70, j’ai fait partie du club des 30X40 où des dizaines de photographes venaient débattre toutes les semaines.
ZB : Quel est votre rapport au paysage et à la photographie de paysage ?
DQ : J’ai débuté professionnellement dans l’architecture comme dessinateur et photographe. J’ai été entre autres le photographe des architectes du centre Beaubourg Renzo Piano et Richard Rogers. Plus tard, dans les années 80, j’ai été chef de projet à la Cité des Sciences et de l’Industrie sur de grandes expositions.
ZB : Comment avez-vous pris part à la mission de l’Observatoire Photographique du Paysage ?
DQ : J’ai toujours eu une activité photographique paysagère personnelle. En 1991, j’ai entendu parler de l’Observatoire Photographique des Paysages que mettait en place la mission du paysage au ministère de l’environnement. Je suis allé les rencontrer et au vu de mon profil, ils m’ont demandé de les accompagner dans la mise en place de leur projet.
ZB : De manière générale, quelle est la pratique des différents photographes ayant participé ? Est-ce des photographes qui travaillent spécifiquement sur la question du paysage ?
DQ : J’avais perdu tout contact avec les milieux de la photographie mais je suivais ce qui se faisait en photographie de paysage. Je ne connaissais pas personnellement les photographes mais je connaissais leurs travaux et notamment ceux de la DATAR. Cette culture paysagère artistique et documentaire émergeait depuis les années 70. Ce courant avait une certaine cohérence et on pouvait se retrouver en partie dans ce que chacun produisait.
ZB : Comment ont-ils été amenés à contribuer à cette mission ? Sous la forme d’un appel à projet ?
DQ : L’identification et la sélection des photographes s’est faite en fonction de leur production. Nous avons eu l’aide de Jean-Claude Lemagny de la Bibliothèque Nationale que je connaissais depuis les années du club des 30X40 où il faisait venir de nombreux photographes.
ZB : Comment les choisissiez-vous ?
DQ : Pour chaque OPP, il y avait toujours un partenaire local, généralement un parc naturel (PNR) ou un conseil en architecture (CAUE), à qui la plupart du temps, nous proposions sur dossier deux ou trois photographes afin qu’ils puissent choisir. Nous avions préalablement fait de même avec les photographes. Pendant les trois années correspondant à la commande initiale d’un OPP, j’assurais autant que possible le suivi des échanges et de la production.
ZB : Comment l’évolution des pratiques photographiques impacte cette mission ?
DQ : Aux débuts des OPP, il y avait localement, lors des réunions, des réactions en voyant les images. Elles étaient considérées comme ordinaires, voire négatives alors qu’elles représentaient la réalité des territoires. Il y avait un décalage entre la vision idéalisée et sélective que certains avaient de leurs paysages avec les représentations contemporaines portées par les photographes. Les espaces familiers, quotidiens, ordinaires sont aussi des paysages si l’on s’en préoccupe. Depuis, les regards sur les paysages comme sur la photographie ont beaucoup évolué. Comme tout bouge et se transforme, c’est un travail sans fin. De plus, la reconduction à la base des OPP induit une sorte de filiation, un lien entre les photographes, la photographie ancienne et contemporaine.
L’arrivée du numérique n’a rien changé aux principes des Observatoires. Elle a plutôt facilité la production en termes de qualité, de quantités, de coûts et d’exploitation. Cependant certains photographes tiennent à travailler en argentique (bien que l’on finisse toujours par numériser les images). En termes de définition, de colorimétrie, bref en termes de qualité des informations, ce qui est une des bases des OPP, le numérique est un progrès. De plus il facilite les expérimentations et les initiatives personnelles.
ZB : Quel constat faites-vous après ces trente ans de travail autour du paysage français ?
DQ : En matière de paysage, les OPP favorisent l’échange de connaissances, la réflexion et l’action. Ils constituent aussi une mémoire. L’un des points faibles des OPP est la nécessité de s’inscrire dans une longue durée. Ce n’est pas vraiment la caractéristique de la plupart des institutions et encore moins d’un ministère fût-il du développement durable. Cela suppose une stabilité institutionnelle et humaine qu’il est souvent difficile de réunir tant au niveau national qu’au niveau local. Pour que les OPP fonctionnent, il faut toujours quelques personnes motivées et tenaces.
ZB : Ce film accompagne la sortie d’un livre revenant sur ces trente ans de l’Observatoire Photographique du Paysage, pouvez-vous nous parler de cette publication ?
DQ : Le livre “Observer les paysages“ aux éditions Jean-Pierre Huguet présente la plupart des OPP d’origine et quelques nouveaux, à la fois par les images et par le témoignage de ceux qui y ont participé. C’est en décidant de filmer les quelque 70 entretiens que j’ai menés pour ce livre que le documentaire a pu être réalisé. Ces deux produits titrés à l’identique sont complémentaires.
Entrevue réalisée en septembre 2025
Les photos sont tirées du film Observer les paysages
réalisé en 2018 par Daniel Quesney