Sylvain Granjon : prendre les mots au pied de la lettre
Avec Les Zidiomatiks, Sylvain Granjon transforme les expressions les plus familières en images absurdes, burlesques et entièrement fabriquées à la main. Près de dix ans après le tournage du film, il revient sur son rapport au langage, à l’humour et au geste artisanal, dans une pratique où la photographie prolonge naturellement son passé de clown et d’acrobate.
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Romane Fragne : Dans Les Zidiomatiks, vous partez d’expressions tellement courantes qu’on ne prête presque plus attention aux images qu’elles contiennent. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de les prendre au pied de la lettre et de leur redonner une forme visible ?
Sylvain Granjon : Ce qui m’intéresse avant tout, c’est le côté comique des expressions quand elles sont prises au premier degré. Le décalage m’interpelle. Le fait de les illustrer permet d’attirer l’attention sur elles, de leur redonner une valeur, une présence, pas vraiment un « sens », car elles sont souvent absurdes, mais, en tout cas, cela permet de se rendre compte du fait que l’on utilise quotidiennement ces expressions en prenant rarement conscience qu’elles sont incongrues et très imagées. Quelqu’un qui apprend le français a beaucoup de mal à comprendre ces expressions, car il les lit au premier degré.
RF : Le film montre un processus très construit, qui passe par la prise de vue, le tirage argentique, la découpe, la mise en scène puis la colorisation... Quelle place accordez-vous aujourd’hui à cette fabrication manuelle de l’image, à un moment où une grande partie des images se produit et se transforme numériquement ?
SG : J’ai toujours fait mes images de façon artisanale, mais c’est devenu de plus en plus important de faire TOUT à la main. C’est une sorte de résistance, un petit combat. Dans ce monde de l’intelligence artificielle, je défends « l’intelligence naturelle ».
J’ai aussi une production destinée aux collectionneurs, qui sont enchantés d’acheter des pièces uniques.
RF : Votre expérience du spectacle burlesque semble traverser profondément votre photographie, puisque le corps devient accessoire, décor, matériau presque sculptural. Comment s’est opéré ce passage de la scène à l’image fixe, et qu’est-ce que la photographie vous permet que le spectacle ne permettait pas ?
SG : Je ne fais pas une grande différence entre mon « ancienne vie » de clown acrobate et ma vie actuelle de clown plasticien… Dans les deux cas, le jeu est le moteur. Créer des spectacles comiques et visuels et les faire tourner, ou bien créer des photomontages absurdes et décalés et les exposer… c’est kif-kif !
Aussi, la photographie (ou le dessin, sous le pseudo de Mister Zozo) me permet de ne plus avoir mal au dos !
Les deux univers fonctionnent de la même manière : les œuvres voyagent, il y a des rencontres, des festivals, des collaborations avec d’autres artistes, des résidences… Une différence, peut-être, c’est que les images restent… Le spectacle vivant est instantané et éphémère.
RF : Près de dix ans après le tournage du film, quel regard portez-vous sur Les Zidiomatiks ? Votre rapport au langage, à la mise en scène ou à l’humour photographique a-t-il évolué depuis cette série ?
SG : Déjà 10 ans ! Diable ! Je regarde Les Zidiomatiks avec un certain recul, car j’ai produit depuis beaucoup d’autres séries. Moins sur le mode autoportrait (même si l’on dit que toute œuvre est un autoportrait…), mais plutôt à partir de vieilles photos chinées et transformées… Je les appelle les photographies génétiquement modifiées (à la main).
Je suis toujours très attaché au langage. Dans ma dernière série, Superstars (livre sorti chez Alain Beaulet éditeur en 2026), je joue avec les noms des artistes : comment on les entend versus comment on les lit (« Simone s’ignorait », « Georges vole un ski », « James dîne », etc.). C’est infini…
Entretien réalisé par Romane Fragne en août 2026.
Les photographies sont extraites du film Les Zidiomatiks, réalisé par Thomas Goupille.