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La relativité du temps chez Cédric Delsaux

Depuis la première révolution industrielle, au 19ème siècle, le développement de la technologie « soumise aux impératifs du calcul marchand »[1] a entraîné un rapport de plus en plus astreignant au temps, ce qui nous conduit bien souvent à penser, bien qu’il soit impropre de le formuler ainsi, que le temps « s’accélère ». Comme le souligne l’essayiste américain Jeremy Rifkin — spécialiste de prospective économique et scientifique — au cours de notre histoire, « la densification de nos échanges nous a conduit à organiser notre temps en plus petits segments : d’abord en heure à la fin du Moyen Age, puis au début de l’ère moderne, en minutes et en secondes »[2]. Aujourd’hui, avec la troisième révolution industrielle, celle des technologies de l’information et de la communication, « on crée de nouvelles valeurs temporelles : la nanoseconde et la picoseconde »[3]. Organisant désormais notre temps à la vitesse de la lumière, avec des unités temporelles qui sont bien en deçà de notre seuil de perception, nous sommes contraints de « dissocier l’expérience humaine de la vitesse de communication à laquelle les informations peuvent être transmises. Ce qui est très aliénant »[4]. Nous mettons en place, dans notre réalité objective comme dans notre imaginaire collectif contemporain, les conditions de notre total assujettissement à la machine.

Il semble donc que ce soit pour conjurer cet asservissement par la vitesse et la technologie que Cédric Delsaux nous invite à faire un pas de côté, dans un futur antérieur ou un présent contrefactuel qui a tout simplement rayé l’humanité de la carte. Dans la série de photographies Dark Lens, à la fois familiers et troublants, plantés dans le décor de notre contemporanéité, les personnages de la saga Star Wars sont socialisés dans la banalité de notre quotidien hyper urbanisé ou dans l’environnement glauque de zones post-industrielles en déshérence. Ils perdent de leur aura mais acquièrent une inquiétante étrangeté, semblant tourner à vide avec une violence sans destination. Si Star Wars est la fresque flamboyante d’une démocratie intergalactique qui a mal tourné, Dark Lens opère quant à elle un glissement contextuel qui sonne comme un avertissement. Le jeu de miroir de ce pouvoir technologique dictatorial déjà obsolète est saisissant et nous fait entrevoir un devenir fictionnel mais néanmoins possible sous la forme d’une archéologie du pire. À mi-chemin entre la mémoire cinématographique, la stase de l’image photographique et les projections dystopiques qu’impriment le développement des mégalopoles sur nos esprits synchronisés par la globalisation, Dark Lens met en scène un miroitement de temporalités multiples orchestré par l’ancrage du temps présent de notre regard.

Jean Luc Soret, 2012 

 


Notes

[1] Stiegler (Bernard), Philosopher par accident, Entretiens avec Élie During, Paris : Galilée, 2004, p.60

[2] Rifkin (Jeremy), in Stéphane Paoli, Paul Virilio, Penser la vitesse, DVD, Arte Éditions, 2008

[3] Id.

[4] Ibid.