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Les épreuves du « procédé Fresson »

Dès les premières images, le film de Thomas Goupille nous plonge dans un autre monde et un autre temps : l’atelier de la célèbre dynastie des Fresson, maîtres tireurs de photographies depuis 1899. L’agrandisseur et les châssis en bois sortis du XIXe siècle, les balances Roberval que l’on ne rencontre plus que chez les antiquaires, les casseroles de cuisine, mais aussi la machine à étendre la gélatine sur le papier inventée par l’arrière-grandpère avec le procédé : ces instruments sont toujours en fonction. Mais en inscrivant leur époque et leurs protocoles techniques dans le processus de tirage, ils ancrent les Fresson dans le domaine de l’artisanat d’art, dans le sillage d’une tradition familiale, celle de la qualité, de la créativité, et des pièces uniques, à rebours d’un monde contemporain aspiré par la quantité, la productivité technologique et le profit. 

Dans l’atelier Fresson, les ajustements de clichés se font à l’oeil, les temps d’exposition sont définis « au pifomètre », les images sont révélées (en plein jour) au-dessus de grands bacs en versant des casseroles de révélateur sur le papier émulsionné et, au cas par cas, en intervenant directement à la main ou à l’éponge sur les endroits délicats de l’image. Chaque image est unique : « Jamais deux copies sont pareilles ». 

Tout a commencé avec l’arrière-grand-père Théodore-Henri Fresson (1865-1951), qui a inventé et enregistré le « Procédé Fresson » à la Société française de photographie à l’orée du XXe siècle, en 1899. Mais ce fruit de l’inventivité de l’aïeul a été pérennisé, transformé, diffusé, et protégé dans sa partie aujourd’hui encore restée secrète… Le « procédé Fresson » de tirage photographique sur papier est désormais connu du monde entier de la photographie, depuis les pictorialistes des premières années jusqu’aux photographes et artistes contemporains. 

Face à ces défis cumulés, Jean-François Fresson suggère que «peut-être cela va s’améliorer quand l’informatique va s’écrouler » — hypothétique perspective…

D’abord limité aux épreuves en noir et blanc, le procédé a été, en 1952, adapté aux clichés en couleurs avec des rendus à la fois exceptionnels et tout à fait identifiables, comme une signature esthétique du procédé Fresson. Mais la couleur a ajouté de nouvelles et profondes contraintes en obligeant désormais à superposer sur la même feuille de papier successivement quatre couches d’émulsions sensibles au cyan, au jaune, au magenta (les trois couleurs de la synthèse soustractive) et au noir. Avec l’obligation de rincer à grande eau et de faire sécher les feuilles de papier entre chaque couche. Le film de Thomas Goupille montre amplement toutes ces étapes. 

Après le tirage, l’image est repiquée, voire retouchée, également à la main, pour corriger d’éventuelles imperfections ou modifier les teintes de certaines zones. Au total, l’ensemble des opérations de tirage d’une photo couleur par l’atelier Fresson exige deux à trois semaines d’un travail totalement artisanal : une gageure entre un « boulot de fou » et la « satisfaction du travail bien fait » (Jean-François Fresson). 

Cette gageure cumule une série de défis : ceux de maintenir la notoriété du « procédé Fresson » ; d’assurer une rentabilité économique à un mode artisanal de production de pièces uniques ; de faire évoluer un procédé à la fois relativement immaîtrisable et largement identifié ; de pallier la disparition de produits indispensables tels que certains papiers ; de rester fidèle à une aventure familiale prégnante ; mais aussi le défi d’affronter l’incompréhension d’un public habitué à regarder les images sur un écran d'ordinateur au point d’avoir « perdu la notion d'imperfection liée à l'argentique et au hasard du procédé ». Face à ces défis cumulés, Jean-François Fresson suggère que «peut-être cela va s’améliorer quand l’informatique va s’écrouler » — hypothétique perspective…

André Rouillé, Février 2021