William Eggleston : L’Amérique d’à-côté
Le documentaire By the Ways: A Journey with William Eggleston, réalisé par Vincent Gérard et Cédric Laty, s’ouvre sur une étrange solennité : une suite baroque de Bach au clavecin accompagne des images de paysages désolés du Sud des États-Unis, routes désertes et bâtiments vides. On pourrait croire à un exercice de style, celui de juxtaposer la noblesse musicale à l’ordinaire trivial, mais ce serait passer à côté de ce que le film cherche à saisir : une manière de regarder qui ne hiérarchise rien, qui cultive l’attente.
Plutôt qu’une biographie traditionnelle, le documentaire propose une errance filmique, un film-résonance, à l’image de son sujet : William Eggleston, photographe de la couleur vernaculaire et de la banalité transfigurée. By the Ways ne cerne pas Eggleston. Il le suit, l’écoute, et s’aligne sur le pas de cet homme peu loquace, qui parle peu de son travail mais laisse ses images raconter.
Dès les premières minutes, la voix d’Eggleston précède son visage. Rauque, posée, presque lasse, elle parle de cinéma : North by Northwest, Vertigo… Il évoque des chocs chromatiques, des révélations sensorielles plus que narratives. La couleur, pour lui, n’est pas un simple choix esthétique, mais une matière, un régime d’attention. Le ton est donné : il ne s’agira pas de commenter une œuvre, mais de la longer et de la fréquenter.
Cette posture d’approche, à distance, irrigue tout le film. Elle est appuyée par les témoignages des proches d’Eggleston qui nourrissent le documentaire par petites touches. La photographe Rosalind Fox Solomon, qui l’a immortalisé, parle d’un homme vulnérable, d’une rencontre presque mystique. Elle évoque aussi sa décadence, avec fascination. Un autre témoin, son oncle, se souvient d’un enfant fasciné par les images parce qu’elles lui donnaient « le sentiment d’être petit ». Une phrase qui dit beaucoup. Être petit, chez Eggleston, ce n’est pas être insignifiant, au contraire : c’est se tenir en retrait, en état d’humilité face au monde.
La mise en scène adopte cette approche discrète. Eggleston est filmé arpentant lentement les marges du réel. Un pneu dans l’herbe, une pastèque abandonnée dans une décharge, rien de spectaculaire, mais chaque détail est soigneusement cadré, comme pour dire : « ceci aussi mérite d’être vu ».
Brièvement, le documentaire mentionne le Dye Transfer, procédé d’impression qui confère aux images d’Eggleston cette saturation si particulière. Sans entrer dans les détails, le film préfère rester allusif sur cette technique : après tout, les images d’Eggleston sont faites pour être regardées, non disséquées.
La narration se construit par fragments : témoignages, photos, musiques (dont un moment fort sur Is That All There Is? de Peggy Lee), regards. L’ensemble forme une constellation, davantage un espace mental qu’un récit. Car Eggleston échappe aux catégories. On le dit rigoureux et insaisissable, obsédé par la composition. À mesure que le monde change, ses images, elles, semblent se stabiliser. Congélateurs, enseignes, tapisseries, portraits de dos : les motifs reviennent, inchangés. Ses photographies absorbent le temps sans s’y dissoudre.
« A modern among the moderns » : il a fait de ce décalage une méthode.
On a souvent dit qu’il avait « démocratisé la couleur » ou donné à la banalité une dignité nouvelle. C’est vrai, mais incomplet. Ce que montre By the Ways, c’est un regard radicalement égalitaire. Rien n’est trop petit ou indigne d’être photographié. Ce n’est pas un film sur Eggleston, mais un film dans son sillage. Lui-même disait photographier « la vie d’à-côté », et c’est exactement ce que ce documentaire invite à découvrir, en laissant le spectateur s’y perdre un instant.
Romane Fragne, février 2026
Les images sont extraites du film
By the Ways, a Journey with William Eggleston,
réalisé en 2007 par Vincent Gérard et Cédric Laty.