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Instantanés : Une entrevue avec Romy Alizée

Romy Alizée

Romy Alizée

Photographe


Emmanuel Bacquet : Romy Alizée, vous avez débuté comme modèle, puis vous vous êtes emparés de l’appareil photo pour concevoir vos propres images, quelle a été l’origine de ce changement ?

Romy Alizée : L’exercice de la pose a été formateur et j’ai appris en observant. Lorsque j’ai commencé, je répondais à un besoin d’être regardée, d’être une sorte de muse… Disons que dans mon milieu et à cette époque, je n’avais pas accès à des noms de photographes femmes, ni même d’artistes femmes. On le sait, l’histoire les a effacées... De ce fait, je ne pouvais pas vraiment rêver à mieux. Aussi, pour que l’envie de photographier s’impose à moi, il a fallu que je prenne en confiance et que mes amies m’y poussent. C’est la découverte de mon propre regard et la prise de conscience de sa valeur qui m’ont fait poursuivre. J’avais des choses à dire, une sensibilité à déployer, et puis, je commençais à m’ennuyer comme modèle.

EB : Dans le film « Instantanés » qui vous est consacré, on vous voit travailler chez vous, ou dans un appartement habité, dans un dispositif assez intime : avec juste quelques lampes flash, et en poussant un peu les meubles. Cette intimité est-elle nécessaire pour vos images ?

RA : J’ai surtout composé avec ce que j’avais : un appartement de 24m2, pas de matériel, une certaine timidité qui me faisait fuir l’idée de shooter en studio avec des gens autour. J’aime être seule avec les personnes qui posent et que le dispositif soit simple. J’ai besoin de me sentir en confiance, d’avoir l’esprit libre et ouvert à l’autre. Aujourd’hui, c’est pareil. Il n’y a que pour les commandes presse où je travaille en étant exposée au regard des autres : un exercice pas facile, mais dans lequel j’apprends énormément !

Romy Alizée - laure, rébéca et lisa

 

EB : La photographie a dès ses débuts donné lieu à une création artistique où l’érotisme est au centre. C’est un pan de l’histoire, longtemps dominé par les hommes, qui a créé ses propres codes. Vous sentez-vous une proximité avec certains photographes ?

RA : Oui et non. Dans tout ce que j’ai pu voir en m’intéressant à la photographie érotique, j’ai surtout retenu l’imagerie gay et lesbienne. J’ai eu besoin de fuir le monde de l’érotisme vu par les hommes hétérosexuels et de découvrir d’autres façons de montrer le désir, tout en réalisant au passage que j’étais moi-même lesbienne. Comme quoi, les images ont un sacré pouvoir !

Les images d’archives pornographiques continuent, elles, de m’intriguer. J’y retrouve une certaine forme de jeu, de décalage, la sexualité n’y apparaît pas sérieuse et minaudante. Je fais peut-être une généralité, mais c’est ce qui m’a souvent frappée. Les filles qui posent ont l’air de se marrer et c’est quelque chose que je trouve vraiment beau. C’est d’ailleurs une composante importante de mes images : l’humour. Je préfère susciter le rire que l’excitation pure.

EB : Dans votre création d’images, il y a justement une démarche de réappropriation de l’érotisme, de reprise de pouvoir féminin. Y voyez-vous aussi une forme de militantisme ?

RA : C’est difficile pour moi d’imaginer un art qui n’a rien à dire ou à défendre. On pourrait donc dire cela de mon travail, en ce sens qu’il véhicule une certaine image de ma personne dans mes autoportraits (totalement performée) - directe, déterminée, détachée - mais aussi dans mes portraits de personnes rencontrées dans les communautés queer ou sexworker parce que ce sont des visages et des corps qui ont longtemps été invisibilisés. Ceci dit, à l’endroit de ma pratique, je me considère artiste, pas militante.

 

EB : Quels sont vos travaux actuels, et vers quelles nouvelles créations vous dirigez-vous ?

RA : J’ai totalement mis de côté mon projet “Histoires de Putes”, dont je parle dans le film.

En 2019, avec mon amie Laure Giappiconi nous avons entrepris de réaliser une trilogie de films photographiques, intitulés Romy & Laure… et Le Secret de l’Homme Meuble, puis, Romy & Laure… et Le Mystère du Plug Enchanté. Le troisième sera tourné début 2022 et cette collaboration a marqué les retrouvailles avec un désir de cinéma, enterré jusqu’alors sous des couches de complexe de classe.

En parallèle, je poursuis mes recherches sur l'autoportrait à un rythme lent, mais sûr, je collabore régulièrement avec la presse, j’ai co-écrit un spectacle avec Marianne Chargois (GAZE.S), j’ai tourné comme actrice et je monte un projet musical. Et si tout va bien, en 2022 sortira un livre photo avec United Dead Artist.

Romy Alizée - Mystère du plug enchanté

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Emmanuel Bacquet : Vous avez beaucoup photographié les femmes, bien que pas exclusivement, et ce qui est marquant, c’est la façon dont les repères apparaissent comme brouillés dans vos images. Aucun classement apparent entre les stars et les inconnues, entre les photos de commandes et celles faites en dehors de toute campagne…